Nous avons rêvé avec lui, ma génération et moi et certainement d’autres avant et après nous.
Nous avons rêvé d’un Burkina et d’une Afrique meilleurs.
Nous avons rêvé avec lui de projets réalisables qu’on nous avait assurés impossibles.
Il nous a redonné notre fierté. La fierté de l’intégrité, la fierté de se proclamer Burkinabé, Africain et de marcher la tête haute.
Il nous a fait revenir au Faso, dans la Patrie. Nous sommes revenus par vagues du pays où nous étions nés et dans lequel personne ne nous reconnaissait.
Il nous a convaincus de revenir bâtir avec lui la Patrie. Et nous avons cru en son rêve, nous l’avons fait nôtre. Et contre l’avis de nos propres parents, nous l’avons rejoint sur les fonds baptismaux de ce nouveau Burkina et de cette nouvelle Afrique. Nous étions, comme lui, déterminés. Avec une rage de vaincre incroyable. Tout nous était possible, car nous avions la foi.
Et on sait qu’avec la foi, tout est possible. Cela, nous l’avions appris du fils de l’Homme, Jésus de Nazareth.
Nous étions sur la même longueur d’ondes. Nous vibrions sur le même rythme, sur les mêmes espoirs.
Son charisme admirable n’avait pas d’égale. Il nous envoûtait littéralement et nos parents ne comprenaient pas ce que nous lui trouvions, à ce jeune capitaine iconoclaste. Nous l’attendions à l’aéroport à ses retours de voyage pour entendre ses inimitables comptes-rendus hilarants. Nous étions toujours présents à ses meetings très populaires. Et je me souviendrai toujours de la visite du président du Nicaragua de l’époque, aujourd’hui revenu au pouvoir, Daniel Ortega. C’était au stade du 4 août, son stade, construit par la coopération chinoise. Ils sont arrivés ensemble dans une jeep et pendant que les gardes voulaient leur ouvrir la portière, ils ont sauté tous les deux en même temps de la jeep. C’était fabuleux.
Nous avons crié avec lui :
"A bas l’impérialisme, à bas le colonialisme et le néocolonialisme, à bas, les traites et les valets locaux."
"Vive la Révolution", "Pouvoir au peuple", "Gloire au peuple",
"La Patrie ou la mort, nous vaincrons."
Puis, un soir, l’horreur ! Parce que les rêves, surtout dans cette "Afrique-là", ne durent jamais longtemps. Parce que l’homme africain est un véritable loup pour l’homme, capable de tuer son ami, son plus que frère. C’est cela, l’énigme africaine qu’il ne faut jamais chercher à comprendre.
Je crois que 20 ans après, je ne suis jamais revenue de ce jeudi sanglant. J’étais non loin des lieux, je terminais mon cours de catéchisme. J’ai bien entendu le crépitement des armes mais je ne m’étais pas inquiétée, croyant aux entraînements militaires habituels. J’ai quand même recommandé aux enfants de rentrer directement chez eux, de ne pas traîner en route.
Je me suis moi-même dépêchée de rentrer car la rue avait un aspect bizarre, des gens courant et surgissant de partout. Puis, une fois, à la maison, j’entends de la musique militaire à la radio. Je me suis mise à pleurer en disant à mes cousins : "Ils l’ont tué" et eux, de tenter de me rassurer en disant : "Non, calme-toi, il va bien".
Mais au fond de moi, une certitude lancinante, je savais que mon héros n’était plus, que ses ennemis l’avaient vaincu et je me suis souvenue de cette phrase sinistre du vieux président Houphouët qui avait dit à l’adresse du président Sankara : "Les vieux caïmans finissent toujours par attraper les petits capitaines". Je n’oublierai jamais. Comme je n’oublierai jamais le sacrifice de notre héros, leader à jamais. Quand j’ai appris plus tard les détails des événements et la confirmation de plus en plus reccurente qu’il savait ce qui allait lui arrivé, qu’il l’avait pressenti mais n’avait rien voulu faire pour rester fidèle à lui-même, à ses idéaux, je lui en ai beaucoup voulu de s’être laissé sacrifier ainsi comme un agneau.
Je suis allée dès le lendemain matin très tôt à 6h au cimetière dans lequel on les avait jetés à la hâte. J’ai vu une marre de sang, une paire de tennis, certainement les siens. J’ai pleuré tout mon saoul, j’y suis retournée tous les jours jusqu’a ce que les militaires nous en interdissent l’accès car ce cimetière était devenu un lieu de pèlerinage. Les gens venaient de partout, hommes, enfants, femmes, jeunes, vieillards, tout le monde venait prier, déposer des mots-hommages, des poèmes, des prières, des fleurs, des bougies. Quelqu’un avait étendu le drapeau national, son drapeau sur sa tombe.
Pendant les trois semaines qui ont suivi, j’ai été incapable d’aller en classe à la fac. J’avais de terribles maux de tête car j’essayais de comprendre, je voulais comprendre comment tout cela avait pu arriver, comment notre révolution et nos rêves s’étaient ainsi désagrégés, comment des Burkinabé, des intègres avaient pu tuer ainsi d’autres Burkinabé.
Nous qui n’étions pas de sa famille, ni aussi proches de lui, nous avions mal, très mal et nous nous rendions malades à essayer de comprendre. Je me suis toujours demandé comment les commanditaires et les acteurs de cette tragédie avaient pu survivre à leurs actes, comment ils avaient pu continuer à vivre, manger, dormir sans devenir fous.
Cette question me poursuit encore 20 ans après.
Il avait dit : "Tuez-moi et il y aura mille autres Sankara"
Aujourd’hui, il y a des millions de Sankara à travers le monde qui continuent son rêve, qui travaille sur ses idéaux. J’ai été surprise de voir dans une très prestigieuse université américaine tous ses discours et d’apprendre qu’on y étudiait particulièrement ses discours et actions en faveur des femmes.
Notre héros vivra toujours car les héros ne meurent jamais, leurs idéaux alimentent toujours les rêves et les actions de ceux et celles qui les ont admiré.
Salut, PF (Président du Faso que son peuple bien-aimé aimait à lui donner) !
La Patrie ou la mort, nous vaincrons un jour !
Et nous ne t’oublierons jamais, toi notre Che !
De là où tu es, guide-nous, guide ce peuple que tu aimas jusqu'à la mort !
Angèle Bassolé Écrivaine, Ottawa
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