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Cher Maestro, ainsi, toi aussi, tu as tiré ta révérence en ce dimanche 27 juillet 2008, au lendemain de la Ste Anne et Joachim. Comme « l’Aîné des Anciens », Sembène Ousmane, parti il y a tout juste un an, le 9 juin 2007 et né comme toi, un jour de janvier (le 1er) de l’an 1923. Lui est mort à 84 ans et toi, à 82.
Ne à Alexandrie, la catholique mythique et cité cosmopolite, le 26 janvier 1926 d’un père d’origine libanaise et d’une mère à moitie grecque, tu y reposes à présent après une messe de requiem en la cathédrale de la Résurrection (tout un symbole) au Caire, où tu as permis de réunir dans une même communion chrétiens et musulmans pour te dire un dernier adieu.
Tu as incarné toute ta vie durant l’exemple même de la tolérance entre les religions et les peuples de toutes origines, toi qui disais être « né dans la générosité et la compréhension du monde. »
Revendiquant sans sourciller ton égyptianité malgré toutes les vicissitudes de la censure des autorités politiques du pays qui t’a vu naître, tous les extrémismes et fondamentalismes de toutes sortes, tu as vraiment mis le pied à l’étrier dès ton premier film en 1950, dans lequel tu fus à la fois l’acteur et le réalisateur.
Au four et au Moulin dans ce premier film par manque de moyens, tu as fini par prendre goût au jeu et à faire les deux métiers pour lesquels tu as été formé. Tu n’étais pas amateur pour un sou mais bien un vrai professionnel jusqu’au bout des ongles
Tu as à ton actif depuis lors une cinquantaine de films qui t’ont valu les inimités entre autres du “sphinx du Caire” selon l’expression consacrée des journalistes occidentaux pour designer celui que tu ne connais que trop bien, Osni Moubarak, himself.
Tu avais le sens de la formule, celle qui tape dans le mile et reste dans les mémoires.
Dans « Le Destin » (1997) dernier film de ta trilogie autobiographique débutée en 1982 avec « La Mémoire »
et « Alexandrie, encore et toujours »(1989), tu disais remarquablement ceci :
Le savoir appris dans un autre pays est une Patrie. L'ignorance dans son propre pays est un exil.
Ton destin était d’être cinéaste. Et tes parents qui t’ont offert un projecteur « Pathé Baby » quand tu avais 10 ans, ont fait acte de prophètes sans le savoir.
Tu faisais tes films avec amour et passion. Cela t’a permis d’en tourner un chaque année depuis 50 ans et parfois deux la même année (1953, 1954, 1957, 1958, 1960, 1964, 1973).
Reconnaissance tardive (« J’attends cela depuis 47 ans »; as-tu dit), mais reconnaissance quand même : le Grand prix du 50e anniversaire du Festival de Cannes pour l’ensemble de ton œuvre en 1997. Tu es beau, rayonnant et enjoué, voire un rien moqueur, sanglé dans ton beau costume blanc. C’est ta revanche contre l’Histoire.
Les paysans, la lutte des classes, l’abus des pachas, la dénonciation des injustices et des extrémismes de tous bords, la défense des pauvres et de la liberté d’expression constituaient la plaque tournante de ton engagement cinématographique et social.
A ce propos, revoilà ta définition du metteur en scène :
Qu'est-ce que c'est un metteur en scène ? Pourquoi on veut devenir metteur en scène ? [...] Qu'est-ce qui te fait mal ? Si c'est ton mal personnel ce sera un peu difficile mais si le problème appartient à tout le monde, cela pourrait être un peu plus intéressant.
Que cela plaise ou pas, ne te concernait plus. Toi, tu faisais simplement ce pour quoi tu étais venu sur cette terre : tourner et encore tourner, mettre la pellicule dans la plaie ouverte s’il le fallait. A chacun son boulot. Br>
En 2004, lors du tournage de « La Rage au cœur », malade, tu avais fait une sorte de méchant deal avec Dieu : « Laisse-moi finir ce film et après, je m’en fous, je veux bien mourir. »
Ce Dieu en qui tu croyais est généreux. Il t’a laisse 4 autres années pour te permettre de signer ton dernier film en 2007, « Le Chaos », dans lequel tu épingles selon tes propres mots « ce crétin congénital » (Georges W. Bush) dans sa politique américaine au Proche-Orient.
Dans un article du journal « Le Monde », il y a exactement un an, en juillet 2007, tu expliquais brillamment l’engrenage et le « piège sans fin » dans lesquels sont pris les cinéastes africains. Tes paroles sublimes demeureront dans les mémoires de la plupart d’entre eux :
Un cinéaste du tiers-monde n’est jamais assez engagé. Chaque fois qu’il fait un film, il écrit trois scénarios : l’histoire qu’il veut raconter, l’éloge du gouvernement qui le commandite et le combat qu’il mène contre les adversaires politiques.
Tu ne pouvais pas si bien dire.
Transmets nos salutations à l’Aîné des Anciens .
Dis-lui que nous essayons de survivre à la Fable-Afrique, que Wade est devenu fou et ingérable tout comme ses autres confrères africains, que l’opposant historique en qui le peuple avait mis tant d’espoirs et de rêves est définitivement mort.
Je sais qu’il t’a déjà réservé une bonne place sous les étoiles. Vous regarderez ensemble vos films. Et pourquoi ne pas en tourner un ensemble ?
Je vous prêtre le titre :
« Les Étoiles africaines scintillent toujours »
Signé : Sembène Ousmane et Gabriel Youssef Chahine.
Lieu de projection : Cinéma sous les étoiles
Entrée : Gratuite
Il suffira de lever les yeux au ciel pour vous voir en action.
« Silence, on tourne ! »
Merci d’avoir brillé sous le ciel africain et d’avoir mis cette Afrique-là sur la carte du monde cinématographique.
Angèle Bassolé
Écrivaine et Éditrice, Ottawa.
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