Pour la rédaction de ce texte nous avons travaillé avec trois Editions de l’ouvrage « Les damnés de la terre » de Frantz Fanon. Nous avons travaillé avec la première édition, celle de 1961, l’édition de 1971 puis celle de 2002 avec la préface d’Alice Cherki et la postface de Mohamed Harbi.
Nous allons phase par phase donner un aperçu de la vie de Frantz Fanon (biographie, bibliographie), puis proposer un résumé à son ouvrage. Ensuite nous dégagerons l’environnement théorique qui structure « les damnés de la terre », enfin nous proposerons en guise de conclusion notre analyse de l’ouvrage.
1. Un aperçu de la vie de Frantz Fanon :
Franz Fanon est né à Fort-de-France le 20 juillet 1925. Il fut Médecin psychiatre, écrivain, et combattant anti-colonialiste. Ayant fait ses études supérieures à la faculté de médecine de Lyon il fut nommé, en 1953, Médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Blida en Algérie. Il est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrage comme :
« Peaux noires, masques blancs », publié en 1952 ;
« L’An V de la Révolution Algérienne » publié en 1959.
En marge de ses ouvrages, Frantz Fanon est l’auteur de plusieurs articles, ce sont :
«Le syndrome nord-africain » publié en 1952 dans la revue esprit ;
« Racisme et culture » en 1956, au premier congrès des écrivains noirs ;
« Culture et Nation » en 1959, au deuxième congrès des écrivains noirs.
En plus de sa production littéraire et scientifique (en tant que psychiatre) Fanon est militant anti-colonialiste, et est ainsi en faveur l’indépendance des colonies du monde entier. Dès lors il se lance en 1956 aux côtés des forces Algériennes, deux ans après le début de la guerre de libération nationale en Algérie. Fanon rejoint d’ailleurs le Front de Libération Nationale (FLN) mais à Tunis, lui-même étant expulsé d’Alger du fait de ses prises de positions connues. Au sein du FLN, Fanon occupa plusieurs fonctions, il fut notamment membre de la rédaction du journal, "El Moudjahid", il fut chargé de mission auprès de plusieurs Etats d'Afrique noire puis ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA) au Ghana. D’ailleurs à partir de cette période Fanon parcourra l’Afrique subsaharienne, et de ce fait il sera le promoteur d’une véritable indépendance d’avec le colonisateur. On est déjà en 1959, et Fanon imagine la possibilité d’un Front qui partirait du Mali, pour traverser le Sahara et rejoindre les combattants algériens. Mais en décembre 1960, Fanon découvre qu’il est atteint d’une grave maladie, et qu’il lui reste un an à vivre ; c’est à cette période qu’il commence la rédaction de « les damnés de la terre ».Il décède à Washington le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans, des suites d'une leucémie myéloïde et est inhumé au cimetière des Chouhadas de Tunis.
2. Résumé de « les damnés de la terre » : quel est le propos de l’auteur ?
« Les damnés de la terre » est l’occasion pour Frantz Fanon d’analyser la situation coloniale en utilisant plusieurs lectures. Fort de sa fonction de psychiatre il propose un éclairage innovant pour son époque de la conséquence de la domination coloniale sur les colonisés, notamment au niveau culturel comme psychique. Pour lui la colonisation est un processus violent, pétris de domination tant culturel économique que psychique, un processus qui conduit à la destruction d’un être, du colonisé. En effet pour Fanon l’apparition du colon signifie mort de la société autochtone, léthargie culturelle, pétrification des individus. Pour remédier à cette situation, il faut l’indépendance pour tous les peuples dominés. Et au lieu de proposer une méthode pour passer à l’acte, Fanon se borne plutôt à analyser l’atmosphère dans lequel tout se déroule. Il propose ainsi la création d’un être nouveau libre et éclairé, notamment par la re-culturalisation de la masse colonisée. Mais son projet semble compromis du fait même qu’au sein de tous ces colonisés persistent la figure de « l’intellectuel colonisé », qui loin de ne pas vouloir s’affranchir de la domination coloniale, rêve de remplacer et de détenir les privilèges de son maître. Donc de perpétuer l’asservissement, sous une autre forme.
3. Etudier « les damnés de la terre » de Frantz Fanon :
Etudier les damnés de la terre de Frantz Fanon, c’est le disséquer en mettant en lumière son contexte de (rédaction) publication, de même que les influences qui ont pu structurer cette œuvre.
Contexte de publication : Influences et environnement théorique de « les damnés de la terre »
Le livre « Les damnés de la Terre » apparaît en 1961 dans un contexte marqué par les luttes de décolonisation à travers le continent Africain, et les colonies en général. En outre la parution de l’ouvrage est faite dans un contexte d’affrontement entre le bloc soviétique dirigé par l’URSS et le bloc occidental dirigé par les USA : en effet nous nous trouvons au cœur de la guerre froide qui sera marquée par la lutte entre deux idéologies le capitalisme et le communisme. Le monde sera structuré à priori par cette lutte, les puissances coloniales sortant de la seconde guerre mondiale affaiblies. A la marge de ces deux blocs, c’est à dire le bloc soviétique et le bloc américain émerge le mouvement des non-alignés, exprimant une volonté de s’affranchir de l’influence occidentale comme soviétique. En effet c’est à la conférence de Bandoeng (en Indonésie du 17 au 24 avril 1955), que se réunissent vingt-neuf délégués de pays d'Afrique et d'Asie pour affirmer leur volonté d'indépendance et leur non-alignement sur les puissances mondiales. Les nouveaux États indépendants du continent Asiatique travaillent à soutenir les pays restés sous la domination coloniale, et de ce fait cette volonté de rupture d’avec les puissances coloniales va s’organiser autour d’un certain nombre de revendication. Ce sont :
- La décolonisation et l'émancipation des peuples d'Afrique et d'Asie;
- La coexistence pacifique et le développement économique;
- La non-ingérence dans les affaires intérieures.
Des déclarations radicales et qui marquent ainsi, et sans communes mesures une volonté de mettre en pratique le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
L’œuvre de Frantz Fanon intervient donc dans ce contexte. D’ailleurs il en ressentira fortement les influences. Dans les damnés de la terre, de Frantz Fanon, nous pouvons sentir la présence de deux influences principales, qui marquent la tonalité de cet essai, ce texte. En effet Fanon montre dans son œuvre son ancrage idéologique et politique dans le courant tiers-mondiste. Si examen est fait de son parcours vécu, ajouté à l’intérêt que Frantz Fanon accorde pour les réalités politiques des territoires colonisés, son ancrage idéologique dans le tiers-mondisme se comprend. D’ailleurs plusieurs de ses ouvrages sont publiés à cette époque c’est-à dire 1950-1961, époque où le mouvement tiers-mondiste tend à s’affirmer.
Au-delà d’une volonté d’affirmation politique, de libération coloniale vis-à-vis du joug des deux puissances mondiales, le tiers-mondisme a un versant littéraire, si nous pouvons l’exprimer ainsi. En effet plusieurs écrivains et intellectuels se joignirent à ce mouvement. C’est le cas de Jean Paul Sartre qui d’ailleurs a préfacé « les damnés de la terre », dans son premier exemplaire.
Les damnés de la Terre ou Marx dans la situation coloniale
La seconde influence déterminante dans cet ouvrage et non des moindres, est celle de l’idéologie Marxiste, et précisément sur les questions de Violence- d’aliénation, de classes, et du rôle de la paysannerie dans la révolution. En raison de l’étendue des moyens que requiert l’analyse que l’on pourrait faire ici, nous parlerons essentiellement de la violence et de l’aliénation, mais aussi du rôle de la paysannerie dans la révolution.
Fanon, comme la plupart des écrivains et Hommes politiques issus des colonies ont vu dans l’idéologie Marxiste un formidable outil de l’expression de la situation coloniale, les rapports entre le colon et ses sujets.
Aliénation et violence chez Fanon :
Pour Fanon La colonisation est un processus qui crée deux Hommes et qui partage le monde en deux espaces, dominant-dominé colon-colonisé, dont les rapports sont régis par la violence. La violence est portée jusque dans le corps et dans les cerveaux des dominés par un corps intermédiaire. La police, le gendarme : les forces de l’ordre. Ordre car l’indigène est imperméable à l’éthique, il est la quintessence du mal. L’on voit bien dans ces propos que la violence est ici le principal moteur de l’histoire (l’histoire qui lie le colon et ses colonies), d’où son caractère permanent et accoucheuse inéluctable de la libération du joug colonial. Mais quelle est l’origine de cette violence ? Car cette violence détermine les rapports colons-colonisés. Pour Hassan Remaoun[1] cette violence est de deux ordres. En effet elle provient d’abord d’un processus d’aliénation que le colonisé subit, puis de désaliénation. Ainsi pour chacun des processus, deux types de violence se font dès lors jours : Une violence anarchique que le colonisé exerce sur l’autre colonisé et une violence organisée, orientée de fait vers le colonialiste. Ce passage est très éclairant sur la question de la violence chez Fanon et marque pour le coup ses influences marxistes : « La négation culturelle, le mépris des manifestations nationales motrices ou émotionnelles, la mise hors la loi de toute spécialité d’organisation contribuent à engendrer des conduites agressives chez le colonisé. Mais ces conduites sont de type réflexe, mal différenciées, anarchiques, inefficaces. L’exploitation coloniale, la misère, la famine endémique acculent de plus en plus le colonisé à la lutte ouverte et organisée. Progressivement et de façon imperceptible la nécessité d’un affrontement décisif se fait prégnante et est ressentie par la grande majorité du peuple[2] ». Pour Hassan Remaoun[3] « Marx et ses disciples ont certes beaucoup mis l’accent sur le rôle de la violence ou de la force brutale comme « accoucheuse » de l’histoire…l’usage de la violence chez Marx et Engels ou Lénine est toujours conditionné par le contexte socio-économique et par le niveau de « conscience de classe » et d’organisation politique ». Conscience de classe et organisation politique deux termes sur lesquels Frantz Fanon va aussi réfléchir dans son essai, notamment en abordant la question du rôle de la paysannerie dans la lutte pour les indépendances.
Conscience de classe et organisation politique : le rôle de la paysannerie dans la lutte pour les indépendances.
Fanon dans son ouvrage, oppose entre autres deux classes du monde colonial : « le lumpen prolétariat et la bourgeoisie nationale ». Ces deux classes sont déterminantes dans la pensée de Fanon. En ce qui concerne le lumpen prolétariat Fanon dira : « l’insurrection partie des campagnes va pénétrer dans les villes par la fraction de la paysannerie, bloquée à la périphérie urbaine, celle qui n’a pas encore trouvé un os à ronger dans le système colonial… Le lumpenprolétariat. Cette cohorte d’affamés détribalisés, dé-clanisés constitue l’une des forces le plus spontanément et le plus radicalement révolutionnaire d’un peuple colonisé » (Les Damnés de la terre Edition Maspero 1972, p79-80). Ce terme est aussi présent dans les analyses Marxistes sur le prolétariat, cependant en des enseignes différentes. Car selon Hassan Remaoun le lumpen prolétariat porte une connotation négative dans les analyses marxistes à tel point qu’on préfère à ce mot celui de sous-prolétariat. Toujours selon lui Lénine en premier lieu cherche systématiquement à les différencier du prolétariat dont ils seraient loin de « partager les vertus révolutionnaires. Et de ce fait il va établir une filiation dans cette réflexion entre l’approche de Fanon et celle de Bakounine pour qui le lumpen constituait au contraire « le ferment de la Révolution sociale ». Mais cela dit Fanon essaie aussi, de se démarquer un tant soit peu de Bakounine en nuançant le caractère « spontanément révolutionnaire », surtout en abordant la question des harkis, soulevant de fait l’importance de l’organisation politique. Ainsi pour Fanon « Le colonialisme va trouver également dans le lumpen prolétariat une masse de manœuvre considérable. Aussi tout mouvement de libération nationale doit apporter le maximum d’attention à ce lumpenprolétariat. Celui-ci répond toujours à l’appel de l’insurrection, mais si l’insurrection croit pouvoir se développer en l’ignorant, le lumpenprolétariat…se jettera dans la lutte armée…aux côtés cette fois de l’oppresseur». (« Les damnés de la terre »p85)
Le livre de Frantz Fanon est intéressant pour nous en ce qu’il soulève les tares réelles de la situation coloniale. Domination ni légère, encore moins passagère, car ayant des impacts profonds tant au niveau culturel que psychique chez les colonisés. D’ailleurs les indépendances africaines par exemple montreront que trop, leurs insuffisances concernant la libération du joug colonial. Nous pensons au réseau Foccart et les rapports France-Afrique qui marquent de loin une perpétuation de la main mise des puissances occidentales, notamment française, sur les affaires intérieures africaines. Fanon sentait déjà cela et comme une prophétie, il mettait en lumière les caractères de « l’intellectuel colonisé », aujourd’hui ils s’appelleraient Abdoulaye Wade, Laurent Gbagbo, Oumar Bongo, Bokassa Ier, Mobutu, pour ne citer que ceux-là. Si nous devions continuer notre analyse de « les damnés de la Terre » de Fanon, nous l’associerons aux œuvres d’Amadou kourouma notamment «sous le soleil des indépendances », mais aussi Xala film réalisé en 1975 et Guelwaar 1991 tous deux du même auteur, c‘est à dire Ousmane Sembene. Ce sont là des productions littéraires et artistiques qui soulèvent la question des rapports France-Afrique (anciens colonisateurs et ex-colonies) mais aussi la question du désenchantement survenu au lendemain des indépendances africaines, des indépendances traînant leurs lots de déceptions et de désillusions.
Si nous devions continuer notre analyse de « les damnés de la Terre », nous ne le mettrions en rapport avec le contexte Africain actuel, de même que les relations France-Afrique, dont on s’interroge encore la teneur en dépit du discours de Dakar prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh Anta Diop. Et enfin si nous devions poursuivre notre analyse de cet ouvrage nous le placerons dans le contexte du génocide Rwandais et de la question de « l’ivoirité » en côte d’ivoire. En effet c’est la question de cette violence, cette violence anarchique que les autochtones mobilisent et dirigent contre eux-mêmes, d’ailleurs Fanon en parle en terme de « luttes tribales, luttes de çofs et luttes entre individus ». Nous axerons donc notre réflexion sur les impacts de l’administration coloniale en terme géographique, politique, culturelle comme anthropologique.
[1] Hassan Remaoun « Frantz Fanon et le marxisme : Une approche de la dynamique sociale et politique en Afrique coloniale et post-coloniale. » p4
[2] Les Damnés de la terre Edition Maspero 1972 (p. 168).
[3] Hassan Remaoun « Frantz Fanon et le marxisme : Une approche de la dynamique sociale et politique en Afrique coloniale et post-coloniale. » p4